Économie

Privatisation de l’Ex-Sodeco Songa : des espoirs douchés

14/03/2018 Fabrice Manirakiza 1
Privatisation de l’Ex-Sodeco Songa : des espoirs douchés
La société Budeca en pleine crise

Retard dans le transfert des avantages acquis par les travailleurs retenus, des actionnaires qui ne sont pas associés dans la gestion de la société, des dividendes non distribués, manque de transparence dans la gestion,…voilà entre autres les points de discorde entre la direction de Budeca s.a et les membres de l’ATDC.

C’est l’histoire des 25 travailleurs de l’Ex-Sodeco-Songa retenus après la privatisation de l’Ex-Sodeco Songa et réunis au sein de l’Association des techniciens déparcheurs du café de Songa (ATDC). Pour rappel, en 2012, l’Usine Sodeco de Songa en province Gitega est cédée à 95% à la société Budeca suivant le contrat signé en date du 19 avril 2012. Le prix de cette acquisition est de 2 millions de dollars américains. Dans la foulée, 25 travailleurs sont retenus par le nouvel employeur. Ces derniers flairent une opportunité. Ils décident alors de se constituer en association. L’Association des techniciens déparcheurs du café de Songa (ATDC Songa) voit le jour.

En 2013, cette association contracte un crédit de 100.000 dollars américains dans une banque locale afin de racheter la part réservataire de 5 % appartenant à l’Etat. Du coup, ils deviennent actionnaires. «C’était dans le souci de soutenir la politique de privatisation du gouvernement tout en gagnant de l’argent», soulignent ces employés.

La «belle affaire» se transforme en cauchemar

En date du 4 février 2014, une convention sur la part réservataire est signée entre l’Etat du Burundi et l’ATDC. C’est le jackpot, pensent les 25 employeurs. Des jours meilleurs s’annoncent pour eux, croient-ils. «Pour nous, la retraite était assurée.» Ils se voient déjà riches.

Ils vont vite déchanter. Les choses tournent au vinaigre dès le début. Les responsables de la société Budeca contestent l’entrée de l’ATDC au capital social. Ils estimaient qu’ils étaient en droit d’exercer l’option d’achat de cette part réservataire. C’est la douche froide. «Depuis notre entrée dans l’actionnariat, la nouvelle direction n’a pas cessé de nous mettre les bâtons dans les roues.» L’ATDC est mis à l’écart. Elle n’est pas invitée dans les réunions. Elle est exclue dans la prise des grandes décisions alors qu’elle est bénéficiaire de la part réservataire.

Un climat de suspicion s’installe entre les deux partenaires comme le constate l’Inspection générale de l’Etat (IGE) dans son rapport provisoire, du 19 septembre 2016, de contrôle de la régularité dans la cession de l’Usine Sodeco-Songa à la société Budeca.

Ce n’est qu’au cours de l’Assemblée générale extraordinaire du 31 mars 2015 que l’ATDC est reconnue comme nouvel actionnaire après plusieurs lettres de contestation et mouvements de grève. Toutefois, l’IGE a constaté qu’il n’y a aucune convention d’actionnariat qui lie la société Budeca et l’ATDC à part le procès-verbal (P.V) de cette réunion. Selon les 25 employés, la direction n’a jamais voulu signer cette convention.

Ce n’était qu’une bataille gagnée

Avec cette reconnaissance, ils pensaient que les tracas étaient derrière eux. Loin de là. Une question de taille reste en suspens : le transfert des droits acquis hérités du règlement d’entreprise de l’Ex-Sodeco. «Le transfert du contrat de travail est sur papier, mais les avantages n’ont pas suivi tels que les augmentations annuelles de salaire.» D’après eux, la direction générale de Budeca fait la sourde oreille depuis des années malgré leurs incessantes revendications.

Ils se réfèrent à article 37 du code du travail qui stipule que : «Lorsqu’il y a substitution d’un employeur notamment par succession, vente, fusion, transformation de fonds, mise en société, tous les contrats de travail en cours au jour de la substitution subsistent entre l’employeur et le personnel.»

Leurs malheurs ne s’arrêtent pas là. «Nous n’avons jamais reçu aucun sous depuis notre entrée dans l’actionnariat de la Budeca.» Le partage des dividendes est une autre source de discorde. Pour ces travailleurs, c’est un casse-tête dans la mesure où le crédit bancaire devrait être remboursé par ces mêmes dividendes.

En accordant le crédit, la banque avait posé quelques conditions : la domiciliation des parts des salaires des employés servant au remboursement du crédit par l’employeur, l’accord du Service chargé des entreprises publiques (SCEP) et la promesse de domiciliation des dividendes. Un accord de crédit que la direction générale de Budeca a contresigné.

Ces membres de l’ATDC indiquent également qu’ils ne sont pas impliqués dans la gestion de la société alors qu’ils sont actionnaires. « On dirait que nous sommes des figurants.» De plus, assurent-ils, très peu de réunions du conseil d’administration sont organisées. D’après ces 25 employés, il n’y a aucune transparence dans la gestion de Budeca. «On dirait qu’ils ont quelque chose à cacher. S’il y a vraiment la transparence, pourquoi le représentant de l’actionnaire principal a refusé que l’ATDC soit associée à la gestion de la société?» Et d’ajouter que Budeca n’a pas d’organigramme et que tout est centré au niveau de la direction générale. En plus de cela, ces travailleurs signalent beaucoup de mouvements inter-sociétés à savoir d’autres sociétés de la multinationale suisse Sucafina basées au Burundi. «On ne sait pas ce qui se passe. C’est déroutant!»

Budeca parle de réclamations non fondées

La société Budeca réfute toutes ces allégations et indique qu’elle déplore les requêtes incessantes de l’ATDC.

Droit dans ses bottes, Joseph Hage Chahine président du conseil d’administration de Budeca, n’y va pas par quatre chemins. "Concernant les avantages liés à leurs contrats, ils ont été transférés avec. Il s'agit de l'ancienneté et des niveaux de salaire atteints. Le reste de ce qu'ils réclament n'a pas de fondement.» M. Hage Chahine indique que dès le premier jour de leur transfert, ces 25 travailleurs s'étaient vu octroyer généreusement une substantielle augmentation de salaire par leur nouvel employeur. «Je déplore au passage ce comportement de leur part."

Des mensonges selon les membres de l’ATDC. Toutefois, ils reconnaissent qu’un petit pourcentage a été attribué à chacun des 25 employés comme le ferait tout nouvel employeur «mais cela ne doit pas effacer les augmentations annuelles que faisait la Sodeco.» D’ailleurs, poursuivent-ils, les avantages acquis ont fait objet de négociations. «Le président du conseil d’administration, lui-même, avait accepté de suivre l’ancien système de la Sodeco car, d’après lui, celui proposé par la Budeca ne suivait aucune règlementation. On ne comprend pas ce volte-face.»

L’IGE parle de réunions irrégulières

Concernant le partage des dividendes, M. Hage Chahine a une réponse claire : «Les dividendes ne sont versés que lorsqu'il y a profit distribuable et qu'il y a une résolution décidant de la distribution.» Et d’affirmer qu’après l'acquisition de l'usine de Songa, «l'urgence était dans l'investissement et la modernisation de l'usine, ce qui a été fait, et aucun actionnaire n'a reçu de dividende.»

D’après les P.V des réunions dont Iwacu a reçu la copie, il apparaît que cet investissement a été décidé dans la réunion de l’assemblée générale des associés du 21 mars 2014 dans laquelle l’actionnaire ATDC n’avait pas été conviée. «Compte tenu de la conjoncture financière que traverse le pays et du besoin de poursuivre l’investissement, l’Assemblée générale décide de ne pas distribuer les dividendes correspondant aux exercices 2012 et 2013 et vote l’affectation de la totalité du bénéfice après impôt qui s’élève à 438.869.327 Fbu à la poursuite de l’effort d’investissement», lit-on dans ce P.V.

L’IGE trouve cette réunion irrégulière. «A l’analyse du PV, seul l’actionnaire Alistair Sequieira était physiquement présent. L’actionnaire Millco était représenté par le même Alistair Sequieira tandis que l’autre actionnaire (Claudine Masozera) était empêchée et excusée.» Pour l’IGE, une seule personne ne pouvait pas adopter une importante résolution comme celle d’affectation du bénéfice. «De même, le quorum de 99.94% mentionné dans ce PV ne reflète pas la réalité.»

A leur grand étonnement, les membres de l’ATDC ont découvert, dans les bilans financiers de 2016, une grosse somme (973.755.965 Fbu) appelée ‘’Bénéfices non repartis’’. «Normalement, une partie de cet argent devrait nous revenir. A quoi il sert si aucun dividende ne nous a été versé?»

M. Hage Chahine botte en touche. «Je suis fort étonné. Il s'agit certainement d'une mauvaise lecture des bilans de la société. Par ailleurs, pareilles questions ne se discutent pas dans la presse, mais à travers les réunions des organes sociaux auxquels l'ATDC participe.»

Sur les questions d’irrégularités dans la tenue des réunions, du manque de transparence et de l’absence d’un organigramme, le président du conseil d’administration parle toujours de fausses informations. «Le conseil d'administration de Budeca accomplit toutes les missions qui lui sont dévolues. Il n'a pas vocation à se réunir chaque jour ou chaque mois et il ne doit traiter que des questions de sa compétence. A cet égard, je vous confirme que le conseil d'administration tient ses réunions statutaires.»

Sollicitée par l’IGE pour lui transmettre tous les P.V des réunions du conseil d’administration et de l’Assemblée générale des associés depuis sa création, la société Budeca n’a fourni que trois P.V.

Joseph Hage Chahine assure que Budeca travaille en toute transparence. «Elle est gérée conformément aux standards internationaux. Elle fait l'objet d'un audit international chaque année. Les tâches sont réparties entre plusieurs personnes et la direction générale coordonne la gestion quotidienne, comme dans toutes les autres sociétés.» Quant aux mouvements inter-sociétés, il indique que les relations entre sociétés opérant dans un même secteur sont tout à fait normales et sont même à encourager. «Les droits du Trésor quant à eux sont toujours garantis par la tenue à jours des états financiers audités.»

Que des désillusions!

«Nous sommes à bout. On n’en peut plus», se lamente un des 25 travailleurs. «En contractant le crédit, on misait sur ce transfert des avantages pour pouvoir rembourser. On avait calculé que nos salaires continueraient à augmenter et que l’on pouvait vivre décemment tout en remboursant la dette.» Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui selon ces employeurs. «Mes enfants ont été obligés de changer d’école car je suis incapable de payer leurs frais de scolarité», confie un autre travailleur. «C’est une grande désillusion. Avec l’achat de ces parts, j’espérais vivre mieux, mais je me retrouve endetté. Afin de payer le crédit, je dois survivre avec 30% de mon salaire», renchérit un autre.

Ces travailleurs indiquent qu’ils sont au bout du rouleau. «Cinq ans qu’on réclame nos droits sans succès. C’est trop!» Ils soulignent que l’ATDC a besoin de ces dividendes pour s’acquitter de ses engagements bancaires. « Nous accusons des impayés d’environ 40 millions de Fbu. La banque menace de prendre des sanctions» La réponse du président du conseil d’administration est sans équivoque : «La société n'a pas à être associée aux engagements bancaires contractés par l'un ou l'autre actionnaire en son propre nom.»

Les membres de l’ATDC ont l’impression qu’ils sont laissés à eux seuls. Ils estiment que le gouvernement devrait se saisir du dossier puisque c’est lui le vendeur des 5%. «Nous ne voulons pas saboter la politique de privatisation de l’Etat. Tout de même, nous ne pouvons pas attendre éternellement.»

Contacté, Pacifique Munyeshongore, commissaire général du SCEP (ce service représentait le gouvernement lors de la cession de la part réservataire), n’a pas voulu s’exprimer sur ce dossier. Il nous a renvoyé au ministère en chargé des Finances et de la Privatisation. Iwacu a essayé de joindre le porte-parole de ce ministère sans succès.

Forum des lecteurs d'Iwacu

1 réaction
  1. Gacece

    Il y a quand même une petite chose qui me dérange un peu. Même si tous les actionnaires ne sont pas tout le temps invités ou sollicités dans les prises de décisions, ils doivent quand même être mis au courant de l’évoluation de leurs investissements.

    Périodiquement (trimenstriellement, mi-annuellement, annuellement), ils devraient recevoir des rapports financiers qui les informent en détail de l’évolution de la valeur des actions qu’ils détiennent dans la compagnie, des budgets, des investissements, des rapports de gestions, des orientations futures, etc… et cela, directement du conseil d’administration et/ou des gestionnaires de leur compagnie. Même petit, un actionnaire ne doit pas être négligé.

    C’était une idée comme ça!

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

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