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Osez Entreprendre / Jackson Nahayo : Clinique Ubuntu, le rêve devenu réalité !

10-06-2016

Emu par le dénuement de sa communauté, Jackson Nahayo a doté la zone Gasenyi, province Cibitoke d’une clinique. Loin du confort du Canada, sa terre adoptive, il se bat pour que les plus pauvres puissent accéder aux soins.

Combien y-a-t-il de services à la Clinique Ubuntu ?

A part l’accueil et le service d’urgence, nous avons un service pédiatrique une maternité, un laboratoire, et une pharmacie. Nous disposons de 25 lits d’hospitalisation et de deux chambres VIP, une pour homme et une autre pour femme. Lorsque des cas dépassent nos compétences, j’ordonne un transfert vers l’hôpital autonome de Cibitoke.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer cette clinique ?

Trois choses m’ont amené à concevoir ce projet: tout d’abord, en juin 2005, de retour au Burundi pour la première fois depuis douze ans, j’ai été confronté à la réalité du pays. Je venais du Canada où la population bénéficie de l’universal health care, (le régime public d’assurance maladie qui assure la gratuité pour la plupart des services de santé. NDLR) Arrivé dans ma commune (Buganda), j’ai constaté la situation inverse. Je me suis donc remis en question et j’ai pensé à un projet de développement.

Ensuite, il y a eu la grande influence de ma grand-mère paternelle. Bien qu’elle n’ait pas fait d’études, c’était une sage-femme appréciée et il y avait toujours du monde chez elle.

Enfin, de retour vers l’aéroport, j’ai vu une personne allongée sur le trottoir, en cours de route. Elle était déshydratée. Cela m’a choqué. Ces trois «incidents» ont été le déclic.

Comment s’est concrétisé ce projet ?

De retour au Canada, je devais commencer l’université mais je ne l’ai pas fait. Le cœur n’y était pas. Je voulais me faire assez d’argent en peu de temps pour aider ma communauté. Alors, pendant deux ans, j’ai travaillé dans la plantation d’arbres. La première saison, j’ai envoyé une partie de mon salaire pour scolariser des enfants aux maigres moyens. Puis je me suis inscrit à la faculté de médicine de l’université de Manitoba, avec, déjà, l’idée de construire un hôpital. En 2010, j’ai entamé avec des amis un plaidoyer auprès du parlement de la province du Manitoba pour obtenir de l’aide. La requête était simple : nous permettre de racheter à moindre coût les équipements médicaux dont les hôpitaux du Manitoba ne se servaient plus. Ces consultations ont abouti en 2012. En octobre 2013, j’ai terminé mes études de médecine générale Il restait à ramener progressivement ces appareils au pays.

Quelles ont été les difficultés au début ?

La construction de la clinique Ubuntu a commencé en 2014. Beaucoup des amis qui m’avaient épaulé au Canada ne souhaitaient pas que je construise cette clinique à Cibitoke. Ils auraient préféré les grandes villes comme Bujumbura ou Ngozi ou alors en Zambie. L’autre difficulté était liée au caractère rural de cette localité. Il n’y avait ni eau ni électricité. Et l’obtention du courant a nécessité de longues démarches, et des moyens.

Et, économiquement, cela fonctionne ?

Une clinique n’est pas une entreprise commerciale. La rentabilité est à minimiser, ce qui prime c’est de sauver les vies humaines. Le but premier est de faciliter l’accès de la population aux soins. Si j’avais visé le profit j’aurais installé cette infrastructure dans une grande ville comme beaucoup me l’ont conseillé ou alors je serais resté au Canada.

A quels défis êtes-vous confronté aujourd’hui ?

J’en vois deux. Tout d’abord, la pauvreté. La consultation est à seulement 1000Fbu, mais certains des patients n’arrivent pas à avoir cette somme et encore moins à payer les examens médicaux. Ce qui fait que la clinique est déjà endettée.

L’autre difficulté est liée à la médecine traditionnelle et aux sectes religieuses qui font primer les «prières» sur les consultations.

Combien de personnes employez-vous ?

Nous sommes une équipe de six infirmiers, deux laborantins et un médecin. La clinique a aussi quatre veilleurs et deux travailleurs.

Partant de votre expérience, quels conseils donneriez-vous aux jeunes ?

Mon message s’adresse particulièrement aux jeunes burundais à l’étranger qui sont dans une situation confortable. Le but ultime de la vie n’est peut-être pas de s’enrichir, mais d’être important pour la société, et d’y laisser une trace indélébile. La reconnaissance est le plus gratifiant des salaires. Alors qu’ils viennent faire quelque chose pour le pays !

Quels sont vos perspectives d’avenir ?

La clinique est encore nouvelle. J’aimerais bien que les services de chirurgie et de physiothérapie soient fonctionnels. Mais faute de moyens, de locaux et de médecins qualifiés, ces services n’ont pas encore ouvert. Il serait aussi nécessaire d’équiper la clinique d’une morgue, ce qui n’est pas encore fait.


Bio express

Jackson NahayoTroisième d’une fratrie de dix enfants, Jackson Nahayo est né en 1986 dans la commune Murwi de la province Cibitoke. Élève en 3ème primaire, il perd toute trace de ses parents pendant la guerre civile de 1993 et se réfugie en RDC avec des inconnus .En 1995, à cause de l’insécurité dans ce pays, il suit un groupe de congolais vers la Zambie, pays dans lequel il poursuivra ses études jusqu’ au premier cycle du secondaire, grâce au soutien d’une famille canadienne. En 2000, cette famille retourne au Canada, et Jackson part avec eux. En 2013, il sort de l’université de Manitoba diplômé de la faculté de médecine. En 2014, il rentre définitivement au pays pour créer la clinique Ubuntu qui ouvre le 25 avril 2016. Jackson aime la lecture, la nature et les voyages.


Témoignages

«Cette nouvelle clinique est une aubaine.»

Hospitalisée à la clinique Ubuntu, Claudine Nshimirimana apprécie les soins dont elle bénéficie.

CaudineLorsqu’elle est arrivée à la clinique Ubuntu il y a une semaine, Claudine Nshimirimana se plaignait de maux de ventre.

Depuis, son état s’est amélioré : «Je suis venue terriblement affaiblie par une diarrhée aigüe, maintenant je vais de mieux en mieux.»

Originaire de Mabayi, Claudine a fait un trajet d’environ 50minutes (en voiture) pour arriver à Buganda où se trouve la clinique Ubuntu : «Je m’étais d’abord fait soigner à Mabayi, mais sans évolution de mon état. A l’hôpital de Cibitoke, le médecin était indisponible, d’où ma présence à la clinique.»

Ne disposant ni de garde-malade ni d’argent pour s’acheter à manger, Claudine apprécie l’organisation de la clinique : « Je ne pensais pas être hospitalisée. J’ai trouvé des draps et des couvertures sur place, ce qui est rare au Burundi. En plus de cela, j’ai droit à deux repas par jour. »

«Je suis fier du travail que je fais à la clinique Ubuntu. »

Conscient de sa chance d’avoir un emploi, Gédéon Nsabimana tient à honorer ses obligations.

GedéonLaborantin à la clinique Ubuntu depuis son ouverture, Gédéon est fier de son métier et dit mener à bien sa tâche «Je fais ce travail avec rigueur pour le garder le plus longtemps possible. Les examens que l’on me demande jusqu’à présent sont les tests de sérologie, parasitologie et bactériologie. »

Après avoir enchaîné des petits boulots depuis sa fin d’études à l’ETAL (Ecole Technique d’Assainissement et de Laboratoire), Gédéon n’a pas hésité une seconde à sauter sur cette opportunité : « La plus part de mes amis sont à la maison. Même si Gasenyi est un endroit un peu éloigné, l’heure n’est pas aux caprices».

Vaquant à son travail du lundi au samedi, Gédéon préfère ne pas penser à la fatigue et positive sa situation : «En travaillant, je ne pratique pas seulement ce que j’ai appris, j’acquiers aussi de nouvelles connaissances.»


Conseil d’un pro

«Le but de Jackson n’est pas de se faire de l’argent mais de créer un impact dans la communauté.»

Pour Pierre Claver Nduwumwami, Directeur de la BBIN, ce jeune médecin doit chercher d’autres sources de financement pour pérenniser son action.

Pierre Claver Nduwumwami« Ce jeune homme m’a l’air d’une personne qui n’a pas fait de plan d’affaires avant de se lancer», constate le Directeur du Burundi Business Incubator. Et pour lui c’est une grave erreur : «Démarrer tout business sans études préalables du marché est un gros risque». C’est à ce niveau, indique-t-il, que l’on analyse les questions comme le profil du client (des patients dans notre cas), son potentiel, son pouvoir d’achat, bref ses besoins.

Toutefois M. Nduwumwami reconnaît que cette initiative est louable:

« Ce jeune promoteur a décidé d’abandonner le confort du Canada pour permettre à la population locale de bénéficier de soins médicaux. Une clinique est une entreprise sociale par excellence.» Et cela, pour le directeur de la BBIN atteste que la motivation première de Jackson n’est pas le profit : « Il a envie de changer le statut quo et permettre à ses concitoyens de se tirer de cette situation de pauvreté chronique. Car sans santé, il n’y a pas de travail, donc pas de développement.»

Selon cet expert en entrepreneuriat si le bénéficiaire des soins n’a pas la capacité d’en supporter le coût, il faut chercher d’autres sources de financement. «Collectivités locales, Etat, ONG sont parmi les options à considérer». Il suggère aussi à ce médecin de penser à un système d’assurance communautaire avec l’appui de l’Etat via le ministère de la santé.

  13   Vos commentaires
  1. Nyamurenza

    Bravo Dr.! Ifashirize abo benewacu.
    Ubuja gusha buratagata, a 7 ans, il faisait deja la 3eme primaire, cela est plus tot rare au Burundi, mais ce n’est pas impossible (ou erreur de journaliste aussi).

  2. Leopold Hakizimana

    Merci Jackson Nahayo pour votre courage et votre bonté. J’ai toujours eu de respect à mes compatriotes Burundo-canadiens initiateurs de projets de développement dans leurs régions où ils sont natifs. Je suis content de vous compter parmi ces jeunes adorés. Notre système de gouvernance depuis notre indépendance décourage ou tue carrément les jeunes de vision de développement rural comme vous, c’est triste pour le Burundi. Je te souhaite vraiment bon succès et la meilleure des chances . Merci aux journalistes d’Iwacu qui focalisent leurs caméras sur ces jeunes entrepreneurs aux objectifs sociaux. En lisant l’article sur ce Burundais devenu Canadien par le concours des circonstances malheureuses. Merci.

  3. Caraziwe

    Mon Docteur tu vas aller au ciel kuko wemeye guta 200000 dollars par année ukaja gufasha benewacu bagowe jewe ndibaza yuko atamuntu ameze nkawe. Abanyepolitique nukuduhenda gusa bigira intama naho ari amabingira.

  4. Membre

    Bravo et bon courage pour cette initiative très louable. Abandi vyaratunaniye turata turaheba. Le MSP et les bailleurs devraient vous assister car à 1000 fr la consultation+les impayés = faillite. Bon courage +++

  5. Bahufise

    @ Pierre Claver Nduwumwami, Directeur de la BBIN: «Ce jeune homme m’a l’air d’une personne qui n’a pas fait de plan d’affaires avant de se lancer»

    Mr le Directeur, uratubarira ko abavyeyi bawe bagukoreye plan d’affaires avant de te mettre au monde, pourtant en tant que leur produit/projet, tu te débrouilles bien dans la vie! Uwo nawe biraboneka ko umwete afise muvyo ashira imbere ariko arashika ku bitari bikeyi. Petit à petit l’oiseau fait son nid dirait un proverbe français.

    Chapeau à Mr Nahayo Jackson !!!

  6. Maso

    Komera k umuheto mwenewa !!!!
    Nkuko uyo mushingantahe abigusavye , kandi nawe ukabonako nyene ubukene buhari mu banyagihugu, nu kwisunga leta, ongs, n abandi hiyo mu mahanga( bcp plus abo ba parrains) ko bandanya kugufasha gushika kubofasha uyo mugambi w ubuzima ku banayagihugu . Umusi mwiza!

  7. Mthukuzi

    Le cas du docteur Nahayo est un rappel qu’il y a encore de l’espoir pour ce pays. On n’est pas tous pourris, j’ai envie de dire.
    Chapeau Dr!

    • opsjke

      bien dit!

  8. Ayuhu Jean Pierre

    Cher Nahayo Jackson,
    Chers amis lecteurs et commentateur de l’actualité sur le site Iwacu,
    Tout d’abord, un grand bravo à vous Nahayo pour avoir pensé aux autres, au développement de votre pays et de votre région en particulier.
    Pourquoi je tiens à vous remercier et à partager avec les amis lecteurs et commentateur de l’actualité sur le site Iwacu? Simplement pour dire que nous mettrons jamais fin aux crises qui secouent régulièrement notre pays si nous n’entreprenons pas, si nous ne developpons pas notre pays, si nous n’assurerons pas un minimum vital à nos compatriotes, c’est-à-dire les besoins de base à savoir manger, se soigner etc…
    J’ai eu a chance, peut-être, de vivre dans un pays occidental comme vous. La première chose et cela ne demande beaucoup d’efforts mais quoi que! Il faut de la solidarité et qui dit solidarité suppose renoncer un peu à son propre confort personnel pour penser aux autres. C’est par exemple à travers les impôts et d’autres formes d’assurance que je ne développe pas ici.
    Que se serait-il passé si Claudine Nshimirimana n’avait pas été soigné?
    En passant du coq à l’âne, pourquoi nous nous entredéchirons éternellement? Ce n’est pas parce que le tutsi adore la chaire d’un hutu et vice versa, ce n’est pas parce que il y a des gentils d’un côté et des méchants et de l’autre. C’est le combat pour la survie matérielle parce que personne n’est pas rassuré du lendemain.. Bien sur que parfois les égoïsmes prennent le dessus sur tout.. .parce que l’on veut amasser, amasser et amasser des richesses au détriment des autres, du partage et de l’équité devant le bien sensé être commun.. .
    Tous ces hommes et femmes qui se battent actuellement, la grand majorité a suffisamment amassé: des hôtels, des biens immobiliers, des comptes bancaires bien garni, etc..et pour les protéger, ils nous instrumentalisent et nous poussent à des guerres et comme ça, pendant les guerres, on ne demande pas des comptes, c’est le sauve-qui-peut.

    Encore une fois, félicitations cher Nahayo!

  9. RUGAMBA RUTAGANZWA

    Purement et simplement coup de chapeau, Docteur..! Vous êtes un héros..! Que Dieu vous prête longue vie..! Votre parcours est aussi émouvant que votre œuvre de charité…. ! Contrairement à ceux qui nous parlent d’étude du marché etc… Je pense que vous n’êtes pas mû par l’esprit du gain mais vous voulez plutôt aider… ! Les bénéfices financiers importent peu pour vous… ! Mais ceci dit, il faut quand même vivre. Apparemment vous ne pourrez pas vivre de l’argent de votre « business médical »…Vous avez sûrement d’autres sources de revenu que vous ne voulez pas étaler dans ce forum, peut-être et vous avez raison….. ! Je vous conseillerais quand même de frapper sur plusieurs portes pour chercher des aides et autres appuis en médicaments et autre matériel médico-chirurgical..! Plusieurs ONGs peuvent vous donner cette aide que vous cherchez.., je pense… ! Je vois par exemple Médecin du Monde, MSF et d’autres… ! Aussi, faudra-t-il penser un jour confier la clinique à une autre personne et retourner au Canada ou ailleurs terminer vos études de Médecine i.e. faire votre spécialisation…. ! Cela vus permettra aussi d’être encore plus performant pour votre clinique en dirigeant par exemple une équipe qui travaillerait avec vous… ! En tout cas courage et encore une fois FELICIATIONS..! Vous êtes un exemple à suivre, un modèle à copier dans ce pays, le plus pauvre du monde, déchiré et meurtri par la pire gouvernance politique qu’on ait jamais connue aupraravant..!

    • Bakari

      @RUGAMBA RUTAGANZWA
      « … par la pire gouvernance politique qu’on ait jamais connue aupraravant..! »
      Impossible de terminer votre commentaire sans y ajouter votre grain de sel; il s’agit sûrement d’un langage codé!
      La pire gouvernance de tous les temps? C’est votre avis; car moi j’en ai connu d’aussi mauvaises, dans ma petite existence! Ceci étant dit, je ne vous dirais jamais que c’est la meilleure des gouvernances, mais je peux vous dire personnellement que j’ai déjà connu pire!

    • KG

      @RUGAMBA RUTAGANZWA: «… dans ce pays, le plus pauvre du monde, déchiré et meurtri par la pire gouvernance politique qu’on ait jamais connue aupraravant..!»

      Tu parles comme un nostalgique des années sombres du Burundi, dommage pour toi que tu ne peux malheureusement retourner en arrière. Aujourd’hui, la majorité de tes concitoyens ont choisi d’avancer, avec ou sans obstacle ils foncent pareil, sinzi rero ico wewe urindiriye pour emboîter le pas !

      • Meurlsaut

        On a l’impression- aujourd,hui au Burundi- que pour certains affidés du pouvoir dd, pour ne pas être taxé d’aller à l’encontre de la volonté peuple(majoritaire) ou d’être nostalgiques du passé,il faut toujours reprendre le discours des acolytes de ce pouvoir et dire qu’on a le meilleur gouvernement,une administration la moins corrompue du monde,la mieux organisée et la plus démocratique!
        Mais hélas sur le terrain la réalité dit et révèle autre chose.Il faut être myope des yeux et d’esprit critique pour ne pas le voir:économie en lambeaux,une armée qui se déchire,une milice qui fait la pluie et le beau temps,une corruption oú l’on va jusqu’à exiger aux gens arrêtés injustement de payer une rançon pour leur libération,un discours presque toujours aux accents ethnistes…Est-ce là la volonté du peuple? C’est pathétique!

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