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Mwambutsa IV : l’africaniste

Sur le podium à gauche, Sa Majesté Mwambutsa IV à côté de l’empereur Hailé Selassié d’Ethiopie à Addis Abeba en 1963 lors du 1er sommet qui a créé l’OUA.

Sur le podium à gauche, Sa Majesté Mwambutsa IV à côté de l’empereur Hailé Selassié d’Ethiopie à Addis Abeba en 1963 lors du 1er sommet qui a créé l’OUA

Sur le podium à gauche, Sa Majesté Mwambutsa IV à côté de l’empereur Hailé Selassié d’Ethiopie à Addis Abeba en 1963 lors du 1er sommet qui a créé l’OUA

Sous l’impulsion de nationalistes et africanistes convaincus, l’empereur d’Ethiopie Hailé Sélassié a eu l’insigne honneur d’organiser le premier sommet des états indépendants d’Afrique en 1963. L’Ethiopie fut choisie comme hôtesse d’un tel évènement parce qu’il s’agissait de la seule nation africaine jamais colonisée et ayant vaincu à plate couture une puissance européenne avant d’être occupée sans jamais courber l’échine.1
C’est lors de ce sommet que fut créée l’Organisation de l’Union Africaine, OUA, devenue l’Union Africaine depuis peu. Il y fut élu son premier Secrétaire Général, le prestigieux Guinéen Diallo Telli, et il y fut décidé entre autre principes d’action la lutte pour l’indépendance totale du continent et l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Cela est connu et se trouve dans les manuels d’histoire africaine enseignée sur le continent. Mais ce qui est moins connu est le discours que le roi du Burundi prononça en la circonstance.

Ainsi qu’il était d’usage, à quelques exceptions près,2 les discours étaient concis et précis. Le roi Mwambutsa IV n’a pas fait exception à la règle ; son intervention est partie d’un constat amère : « L’Afrique actuelle, il faut en convenir, est en état d’infériorité technique par rapport aux autres continents. »

Mais loin de le décourager, cette évaluation lucide le pousse à engager les autres leaders africains à adopter ce qu’il appelle « une attitude révolutionnaire vis-à-vis de cette situation ». Il n’est donc pas un responsable timoré qui propose des changements cosmétiques ; il est favorable à une prise de conscience qui élimine tous les facteurs rétrogrades et qui pousse les Africains à s’engager vers la voie du progrès grâce à de nouveaux facteurs du développement. Et quels sont-ils à ses yeux ?

Si l’esclavage et la colonisation ont détruit des civilisations lumineuses, il reste que l’Afrique garde contre vents et marées des valeurs issues de ces anciens royaumes et empires qui ont un commun le vouloir vivre respectueusement ensemble au point que, dit-il avec justesse : « (…) une étude attentive des différentes civilisations africaines à l’époque précoloniale fait ressortir des similitudes étonnantes qui font que l’unité africaine n’est pas une construction chimérique et superficielle, mais bien quelque chose de vivant qu’il ne reste qu’à traduire sur le plan institutionnel. »

Si durant la colonisation des infrastructures ont été érigées, des écoles construites et mêmes des élites formées, cela se faisait toujours en fonction des intérêts des puissances dominantes. Le Mwami du Burundi condamne sans ambages cette politique coloniale européocentriste et brutale : « (…) chaque fois que les intérêts du colonisateur sont en conflit avec les intérêts du colonisé, et le cas n’est pas rare, on voit surgir des troubles du genre de ceux qui ont endeuillé l’Algérie pendant plus de huit ans, le Congo depuis 1959, l’Angola jusqu’à l’heure actuelle, les deux Rhodésies, l’Afrique du Sud, et la liste peut être encore allongée. »
Mwambutsa IV diagnostique trois facteurs qui freinent le décollage du continent : les facteurs géographiques, coloniaux et néocoloniaux. Pour les premiers, il reconnaît l’œuvre gigantesque des pionniers européens qui ont tracé des routes, jetés des ponts et reliés des coins reculés par des chemins de fer. Et d’ajouter, prophétique : « Seul, le sous-sol nous réserve encore des surprises, que nous souhaitons agréables. »

Si le monarque est sûr que l’ère coloniale est sur sa fin, il est inquiet pour la période néocoloniale qui s’annonce. Il prévient que les Africains seront divisés pour que règne les anciens dominateurs : « Ce qui est certain, une Afrique divisée sera toujours une Afrique dominée. »

Le développement gagnerait à reposer aussi bien sur le développement des infrastructures que celui de la superstructure. Pour les premiers, l’urgence est à mettre sur la communication sous toutes ses formes. Sans communications aisées, point de développement. Le domaine de l’éducation et de l’enseignement pour former une nation dynamique est celui qu’il faut favoriser dans la superstructure.
Notre roi termine en insistant sur la qualité du leadership de demain : « Grâce au phénomène de l’indépendance, les Etats africains sont capables, s’ils sont dirigés par des responsables conscients et intègres, de négocier avec les autres Etats, y compris les anciens Etats coloniaux, les moyens de satisfaire leurs intérêts, sans aliéner aucun des bénéfices majeurs de l’indépendance et de la souveraineté internationale. »

Cinquante ans après, ce discours reste d’une terrible actualité. Plus que tout autre chose, si nous suivons sa vision pour le Burundi et pour l’Afrique nous aurons érigé un monument cette fois-ci digne de notre bon roi Mwambutsa IV Rubangisha Rubangire Icenge.

  1. La première « Guerre d’Abyssinie » sous la présidence du Conseil italien de Francesco Crispi (1893-1896) et la seconde sous la férule de Benito Mussolini qui dura du 2 octobre 1935 à 1936, mais ne s’acheva en faveur de l’Ethiopie que grâce à la chute du dictateur fasciste après la seconde guerre mondiale. []
  2. Les présidents du Ghana, Kwame N’Krumah et Sekou Toure de la Guinée-Conakry n’étaient pas particulièrement laconiques ! []

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