Politique

Muyinga : la chasse aux « sorciers » a repris

30/11/2017 Christian Bigirimana 6

Une personne a été tuée à Gasorwe, le 10 novembre, et une famille chassée à Buhinyuza, deux jours plus tard. La population affirme que les victimes étaient des « sorciers ». L’administration multiplie les réunions de sensibilisation.

Les restes de la maison de Vénérande Mukampumvya au village de Kibimba.

Les cas les plus récents se sont produits sur les collines Kibimba et Kizi en communes Buhinyuza et Gasorwe. Vénérande Mukampumvya a été chassée avec ses quatre enfants du site de Kibimba tandis qu’un septuagénaire a été assassiné. Sur place, toutes les personnes interrogées sont convaincues qu’elle pratique la magie noire. «Vénérande Mukampumvya est une sorcière et on n’en veut pas ici », peste sans détours Jeanine Kanyambo, habitante du village Kibimba où 14 familles rapatriées de la Tanzanie ont été installées en 2014, avec l’aide de l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM).

Elle soutient que la femme chassée du site de Kibimba l’a ensorcelée, début juillet 2016. « Je suis tombée gravement malade à l’époque et elle fut la première à m’amener à l’hôpital. Les médecins n’ont rien vu, mais ils m’ont gardé en surveillance et elle est restée à mes côtés. Le lendemain, j’avais des plaies au niveau des mains. » Lorsqu’elle lui a demandé ce qui lui était arrivé, se souvient-elle, Mme Mukampumvya a répondu qu’il s’agissait peut-être de morsures des souris : « Je n’y ai pas cru une seconde. »

Trois mois après, un enfant d’un voisin tombe malade et meurt. Les voisins l’accusent et veulent la lyncher. Le chef de zone intervient et la remet aux policiers pour sa protection. « A ce moment-là, elle est retournée en Tanzanie », confie Pacifique Ndihokubwayo, administrateur communal de Buhinyuza.

Accusations tous azimuts

Octobre 2017, un autre enfant du village tombe malade. Amené à l’hôpital, les médecins ne diagnostiquent rien. « Ses parents sont allés chez un pasteur pour une prière de délivrance et des démons ont avoué que même s’ils l’avaient tué, ils ne l’auraient pas mangé car sa viande n’avait pas bon goût. »

François Kidende : « Elle fait disparaître des enfants par magie. »

François Kidende, habitant le même village, abonde dans le même sens : « Après trois jours de prière chez ce pasteur, les démons ont avoué à haute voix à travers cet enfant qu’ils avaient été envoyés par Mukampumvya et qu’ils ne partiront pas les mains vides. L’enfant a repris connaissance, une semaine après. »

Bien plus, fait savoir M. Kidende, l’accusée est connue depuis longtemps car ces mêmes accusations avaient été portées contre elle sur le site de transit de Kinazi. Il assure que cette femme fait disparaître des gens par magie : « Une nuit, nous avons entendu des cris venant de la salle où dormaient les femmes et les filles. Une mère accusait Mme Mukampumvya d’avoir fait disparaître son enfant par magie. » L’enfant n’y était plus. Après un interrogatoire musclé, se rappelle M. Kidende, elle a simplement dit ne pas avoir peur car l’enfant dormait tranquillement. « Après vérification, les parents de l’enfant l’ont retrouvé dans son lit alors qu’elle avait disparu. » Et de conclure qu’à partir d’octobre dernier, la population a déclenché une chasse à la « sorcière » contre cette femme. « Je l’ai évacuée et lui ai demandé de retourner à Kirundo, sa province d’origine, mais elle a refusé prétextant qu’elle n’avait nulle part où aller », raconte Pacifique Ndihokubwayo.

L’intervention de l’administration

Ses mouvements sont scrutés : « Le chef de zone m’appelait, tous les jours, me disant qu’elle a failli être tuée au marché ou dans une ruelle. » Le 9 novembre 2017, la police intervient et décide de la garder à son poste. L’administrateur communal reçoit l’ordre de la transférer à Muyinga, le lendemain.

Denise Ndaruhekere : « Lorsque nous l’avons appris, nous avons demandé à l’administrateur communal de les évacuer. »

Denise Ndaruhekere, conseillère socio-culturelle du gouverneur de Muyinga, confirme les faits : « Lorsque nous l’avons appris, nous avons demandé à l’administrateur communal d’évacuer cette femme et ses enfants vers le chef-lieu de la province. »

A son arrivée, Denise Ndaruhekere propose à la victime un moyen de déplacement pour qu’elle puisse retourner dans sa province d’origine. Mais la victime refuse et demande à la province de lui construire une maison. « Je lui ai dit que cela n’était pas dans les possibilités de la province. »

La victime s’installe avec ses quatre enfants dans les enceintes du Centre Jeunes de Muyinga. Elle quémande de l’aide à tout passant, en plus de 25 mille Fbu qu’elle reçoit de la poche de Denise Ndaruhekere. « Finalement elle a accepté les frais de transport et je lui ai donné 35 mille Fbu. Mais au lieu de se rendre à Kirundo, elle a dit vouloir partir à Karusi à la recherche d’un officier policier, qui serait un ami de son mari. Depuis je ne l’ai plus revue. »

Avant de partir, Vénérande Mukampumvya a dit à nos collègues qu’elle ne comprenait pas pourquoi on cherchait à la tuer pour des accusations sans preuves. Elle avait également demandé que ses quatre enfants puissent réintégrer l’école.

Pratiques difficiles à prouver

Interrogé, Pacifique Ndihokubwayo affirme qu’il est difficile de prouver la véracité de telles accusations. D’après lui, ce sont souvent des prétextes avancés par les bourreaux lorsqu’il y a un enjeu de terres ou de biens entre des voisins ou des membres d’une même famille. Mais en l’occurrence, il fait savoir que la victime n’avait que sa maison implantée sur le site. « Mon rôle était d’assurer sa protection. »

Et de conclure que, depuis une année, trois cas de victimes d’accusations de sorcellerie se sont produits, depuis 2016 : « Nous dénombrons deux victimes en 2016, dont les auteurs ont été attrapés et emprisonnés à la prison centrale de Muyinga. Et une personne tuée à Gitaramuka, le 10 novembre 2017, accusée de sorcellerie. » Pour juguler ce phénomène, l’administration multiplie les réunions de sensibilisation.

Pierre Nkurikiye : « la superstition ou des épreuves superstitieuses sont prévues et punies par le code pénal. »

Ce même phénomène est signalé en commune Gasorwe où un septuagénaire a été assassiné le 12 novembre 2017.
Interrogé, Jean-Claude Barutwanayo, administrateur communal, s’est refusé à tout commentaire. Toutefois, les proches de la victime confient que le septuagénaire a été tué à cause de ses terres qu’ils refusaient de vendre. « Ils l’ont accusé de sorcellerie pour se débarrasser de lui. »

Contacté, Pierre Nkurikiye, porte-parole de la police, explique aussi qu’il s’agit souvent de conflits fonciers déguisés en accusations de sorcellerie. Sinon, il indique que la superstition ou des épreuves superstitieuses sont prévues et punies par le code pénal. « Le problème survient lorsque les victimes veulent se faire justice au lieu de porter plainte et de laisser la police faire son travail. » Et de conclure que les enquêtes sont en cours pour ce qui s’est passé à Muyinga.

Forum des lecteurs d'Iwacu

6 réactions
  1. Uwayo Béata

    @Rugamba Rutaganzwa
    Tu veux nous dire qu’avant le pouvoir DD le Burundi était le paradis sur terre?

  2. RUGAMBA RUTAGANZWA

    Ce sont des Croyances obscurantistes réelles ou peut-être simulées pour s’approprier les biens d’autrui… ! Malheureusement le pouvoir du CNDD-FDD, violent, incompétent, corrompu qui n’a ni vision ni leadership politique fort n’arrive pas à décourager ce genre de pratique d’un autre temps par la force de la loi et la répression par une justice forte et sans faille. C’est vraiment triste car cela dure depuis longtemps et déstabilise les familles qui en sont victimes sans que personne ne s’en émeuve… ! C’est un pays où la loi du plus fort semble de plus en plus la meilleures, une véritable jungle… ! C’est triste… !

  3. Ndikumana Roger

    Uwutaranigwa agaramye agira ngo ijuru riri hafi.
    uwutaraburogwa nawe, agira ngo aburozwe yobunnya.
    Abarozi bariho basha,…….ariko nabitwaza uburozi kugira ngo bagirire inabi abandi, nabo bariho.
    C’est dommage que cela se passe dans ma province natale.

  4. Joan

    la solution a ce probleme c’est de se developper econonmiquement plus tard le developpement des mentalites va suivre .la sensibilisation de la population donne peu de resulat.

  5. Muntu

    Nkurikiye n’a pas bien compris ce que le code pénal appelle épreuves superstitieuses, ni nka birya bita ikibabo, umuntu avuga ko bamuzanira abikekwa agatoramwo umusuma akoresheje ikibabo, n’ibindi bisa n’ivyo, ico gihe c’est l’auteur des ces preuves qui est puni par la loi. L’infraction est définie dans le chap des épreuves superstitieuses et des pratiques barbares, les pratiques barbares étant la mutilation de cadavres et l’anthropophagie. Umuntu apfuye bagaca bavuga ngo ni naka yamuroze si co bita épreuves superstitieuses du tout, kiretse, kiretse yamuturiye ngo amenye ko ariwe yakoze ibi canke biriya, iyo yamuhaye icica naho ni empoisonnement, la sorcellerie dont on parle dans cet article n’est pas prévue par le code pénal, elle relève des croyances occultes, ceux qui y croient ont tort.

  6. KABADUGARITSE

    Cette pratique existe belle et bien comme il y a de faux et de vrais sorciers. Mais y croire c’est autre chose.

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