Politique

Monsieur 40% et le casse-tête constitutionnel

Vote lors des presidentielles de 2015On pourrait, à juste titre, passer les « élections » du 29 juin et du 21 juillet par pertes et profits, faire comme si elles n’avaient pas eu lieu, considérer qu’elles n’ont aucune valeur et que les élus ne resteront pas 5 ans à leur poste. Certes, ces scrutins ont été « forcés » et se sont déroulés dans des conditions totalement antidémocratiques, mais on aurait tort de ne pas en examiner les résultats tels qu’ils ont été publiés par la CENI et proclamés par la Cour constitutionnelle.

Il est impossible de savoir si ces résultats correspondent vraiment au vote des Burundais qui se sont présentés dans les centres électoraux ces jours-là, mais c’est précisément en cela qu’ils sont intéressants, très intéressants même. Qu’ils soient exacts ou arrangés par la CENI, ou même imposés à la CENI, peu importe, tels quels, ils sont pleins d’enseignements. Faisons donc comme s’ils étaient authentiques et analysons-les.

Au moment de l’investiture de Pierre Nkurunziza pour un troisième mandat présidentiel, il nous semble important de commencer par le scrutin du 21 juillet. Ce jour-là le candidat Nkurunziza a recueilli 1.961.510 suffrages. Il est donc arrivé largement en tête des candidats auxquels la CENI a attribué des voix. Il y a plusieurs manières de calculer le pourcentage d’électeurs qui ont voté Nkurunziza. On calcule normalement ce pourcentage en comparant le nombre de voix obtenues avec le nombre de votants, soit dans ce cas-ci, 1.961.510 sur 2.826.072, ce qui fait 69,40%. Mais si l’on rapporte le même chiffre au nombre d’électeurs inscrits (3.848.119), le pourcentage tombe à 50,97% et si on le rapporte au nombre de Burundais en âge de voter (4.868.957) selon le chiffre donné par la CENI elle-même, le pourcentage tombe à 40,28%.

Autrement dit, le 21 juillet, une majorité de Burundais en âge de voter (60%) n’ont pas choisi Pierre Nkurunziza. Les 40% restants n’ont évidemment qu’une valeur indicative, c’est le vote des électeurs qui compte et comme le dit l’adage « les absents ont toujours tort ». Mais une telle défection, une si faible participation (73,44% des électeurs inscrits, 58,04% des électeurs potentiels) posent problème. On est très loin des 99,9% du territoire où régnerait « la paix et la sécurité » selon le même Nkurunziza dans son discours du 20 mai. Les chiffres de la CENI révèlent un pays en crise, malade de sa démocratie, doutant des élections, se faisant prier pour aller aux urnes.

Une majorité des citoyens ne s’est pas inscrite ou n’a pas été voter ou n’a pas voté Nkurunziza. Tel est le bilan chiffré, validé par la CENI, de cette 3e candidature pour ce 3e mandat : un président mal élu, dont la popularité s’est effondrée en quelques mois.

Un autre enseignement des élections n’est pas propre au scrutin présidentiel. Il est également valable pour le scrutin législatif, et donc communal puisque les deux ont eu lieu le même jour. Il s’agit de la disparité entre les provinces qui semble bien s’ancrer dans le paysage politique burundais. D’élections en élections, on peut regrouper les 18 provinces selon trois tendances : celles qui votent assez massivement (participation de 76% à 91% aux législatives), celles qui sont beaucoup plus réticentes (participation de 57% à 63%) et celles qui sont nettement hostiles (participation de 28% à 34%). Dans le premier groupe, par ordre décroissant : Karusi (91%), Ngozi, Muyinga, Kayanza, Cibitoke, Bubanza, Kirundo, Muramvya, Ruyigi, Cankuzo, Rutana (81%) et Gitega qui ferme la marche avec 76%.

Dans le deuxième groupe : Makamba, Rumonge, Bujumbura rural et Mwaro. Dans le troisième : Bururi et Bujumbura mairie. Inutile de dire que lorsque la participation est faible, le désaveu politique se traduit également par un vote peu favorable au premier parti gouvernemental. Il y a donc 6 provinces sur 18 qui sont clairement en désaccord avec le pouvoir. Et si l’on tient compte du nombre de Burundais en âge de voter, comptabilisés par la CENI, le vote en faveur du CNDD-FDD sur l’ensemble du territoire tombe à 35%. D’un point de vue strictement électoral, ce parti est donc moins hégémonique qu’il n’en a l’air.

Il faut encore parler d’un phénomène qui a fortement marqué ces élections, au point de les rendre illisibles aux électeurs eux-mêmes et incompréhensibles aux observateurs les plus stoïques. Il s’agit du problème des faux candidats. Aux présidentielles comme aux législatives, les électeurs se sont retrouvés face à des bulletins où figuraient les noms de candidats ou de listes qui s’étaient officiellement désistés. Peu importe les raisons politiques de cette manœuvre, tout le monde a bien compris que la CENI voulait donner aux élections une apparence démocratique, quitte à faire voter pour des non-candidats. Le fait est qu’elle est allée au bout de sa démarche, proclamant des résultats en faveur de ces mêmes non-candidats, leur attribuant des voix et des sièges, officiellement avalisés par la Cour constitutionnelle. En forçant ainsi la main des électeurs et de certains candidats, la CENI a créé une situation très difficile à gérer.

D’une part les partis FNL et Uprona officiellement reconnus et alliés au pouvoir ont été balayés par le vote législatif du 29 mai. L’Uprona Nibigira a sauvé de toute justesse 2 sièges de députés, le FNL Bigirimana n’a obtenu que 35.532 voix, soit 1,54% des suffrages exprimés et zéro député. En revanche, la fameuse coalition Abigenga Mizero y’Abarundi s’est vu attribuer 30 sièges ! Or cette coalition qualifiée d’indépendante était en réalité une association de deux partis, FNL Rwasa et Uprona Nditije, considérés comme illégaux. Là encore les élections (ou la CENI) ont créé une situation difficilement gérable : l’Assemblée nationale compte 20 députés FNL et 10 députés upronistes dont le parti n’existe pas juridiquement. Or la Constitution prévoit à l’article 129 que le gouvernement est constitué de ministres dont le parti a obtenu plus de 5% des votes, ce qui élimine l’Uprona Nibigira. Restent le CNDD-FDD, le FNL Rwasa et l’Uprona Nditije, soit un parti reconnu et deux non-reconnus… Que faire ? Le problème se pose aussi pour les Vice-présidents qui doivent être des élus et appartenir « à des groupes ethniques et des partis politiques différents » (articles 123 et 124). Mais quels partis en l’occurrence ? Logiquement aux deux partis de la coalition qui ont reçu 30 sièges mais qui n’existent pas légalement.

Conclusion : on n’en a pas fini avec les tours de passe-passe constitutionnels, au risque d’escamoter définitivement notre loi fondamentale.

  18   Vos commentaires
  1. jerome rubavu

    Le pays a atteint le sommet de l’immoralité initiée et exécutée par le pouvoir. Il faut s’attendre à Sodome et Gomorrhe bientôt. A moins que tout les Saints se mettent à genoux. Pauvre Burundi je te pleure. Dieu ait pitié de nous!

  2. hope twiyumvire

    Analyse fantaisiste… je me demande pourquoi l’analyste ne fait pas référence aux résultats et statistiques sortant des élections des pays donneurs de leçons démocratiques (France par example ) …. et aussi puisque certains le réclament depuis un certain temps en quoi un gouvernement de transition ouvert à tous respecterait il la constitution? Et quel tour de passe passe anti-democratique et hold-up de la souveraineté populaire serait nécessaire pour y arriver. Notre analyste pourrait il pousser aussi loin son analyse?

  3. Gima

    L’opposition a fait dérailler la démocratiw en 2010. Si elle ne s’était pas infantilement retirée des élections, qui étaient libres et transparentes, on n’en serait pas où on est aujourd’hui. Elle a laissé le CNDD-FDD seul aux commandes, c’est normal qu’il se comporte un peu comme parti unique.

  4. Iuvenis Mujeune

    Un petit bémol à ton analyse : Tous ceux qui n’ont pas voté ne sont pas contre le CNDD-FDD, non plus ceux qui sont allés voter ne sont pas pour. Tu analyses la situation en partant du faible taux de participation et du faible « score » du parti au pouvoir, mais on peut partir aussi du vote qui s’est déroulé malgré le boycott de l’opposition et la suspense du soutient financier occidental.

  5. Nibarize

    Analyse très intéressante. Je vous de la garder dans vos archives.
    Merci.

  6. Sina

    Merci bcp pour votre analyse et je crois bien que tous les acteurs politiques au Burundi doivent y prêter forte attention. Ceci leur permettra de bien se préparer pour les prochaines élections (dans 5 ans ou avant, cela n’a pas d’importance). Ces chiffres montrent bien que le peuple a une maturité que nos politiciens ne semblent pas vouloir lui reconnaitre. Au lieu de faire la navette Bruxelles-Genève-Addis, ils auraient mieux fait de participer aux élections et ainsi donner au peuple l’occasion de les déléguer comme représentants dans les différents organes du pouvoir. Ils seraient ainsi en position de force pour négocier avec le pouvoir ou alors c’est le pouvoir qui serait entrain de les supplier pour négocier. Pour le moment, ils se sont mis dans la situation du chat acculé dans un coin d’où ils ne peuvent que faire des cris d’alarme ou alors menacer de leurs griffes. Ni l’un ni l’autre ne feront avancer le processus démocratique au Burundi. Seuls les voix des électeurs comptent dans une démocratie et je crois que le peuple Burundais vient de démontrer qu’il est capable de dire Oui, Non et de même s’abstenir; malgré la pression qu’il a eu à subir ces derniers années. Certains de nos politiciens pensent que seuls ceux qui ont un diplôme universitaire ont le droit ou la capacité de décider du sort des Barundi, mais je crois qu’il est grand temps de comprendre que seul le peuple a ce DROIT ABSOLUMENT INDÉNIABLE(sans diplôme ou avec plusieurs diplômes). Merci

  7. duciryaninukuri

    Déjà vous commencez à embrouiller l’interprétation du résultat des urnes sans but visible. Partout au monde compte le pourcentage par rapport à ceux qui ont participer au vote. Puis une participation pareil il semble si je ne m’abuse pas que dans ces pays occidentaux est rarement atteinte. Quel est donc le but de cette spéculation. Peut être qu’elle intéresse le retour à la paix !

  8. KIMONYO Jean

    Vieux article, vyose vyaraye birangiye hier, kandi izo calcul zanyu szo. Mugabo mugire nka zimwe za Ngayimpenda en 1993?

  9. laurent

    On aurait pu vote mais on l’a pas fait. Cet article ne sert a rien

  10. kibwa

    Merci de cet exercice intellectuel dans un pays où le premier vice-président n’a que 3 ans post-primaire en dehors de sa nationalité burundaise douteuse!!!!
    KIbwa

    • Baobab

      @kibwa
      « Merci de cet exercice intellectuel dans un pays où le premier vice-président n’a que 3 ans post-primaire en dehors de sa nationalité burundaise douteuse!!!! »
      Moi je reste convaincu que ce diplôme suffit pour exercer ses fonctions! Cherchez d’autres raisons ailleurs! Est-ce que notre voisin du nord a fait mieux? Et pourtant nombreux sont ceux qui le prennent pour leur idole et leur champion, probablement avec des raisons que leurs coeurs connaissent bien! Un chien mord rarement un inconnu (proverbe burundais; plus exactement: « le chien mord celui qu’il connaît bien »)!

      • Stan Siyomana

        @Baobab: »Moi je reste convaincu que ce diplome suffit pour exercer ses fonctions! Cherchez d’autres raisons ailleurs! »
        1. Ca ne peut etre qu’un autre signe de CULTURE DE LA MEDIOCRITE OU CULTURE DU MILITANTISME si ce type a pu devenir aujourd’hui premier vice-president avec seulement 3 annees post-primaires, alors que l’Universite du Burundi existe depuis le debut des annees 1960.
        Il ne peut quand meme pas dire que lui aussi il a ete victime de la politique de discrimination ethnique (systeme d’elimination des I et U) pratiquee sous la dictature militaire du Colonel Jean-Baptiste Bagaza.
        2. Ca fait quand meme des mois qu’il est dans ses fonctions de premier vice-president. L’on pourrait bien examiner le bilan de ce qu’il a fait, ce qu’il aurait fait /ou pas fait pour ameliorer la vie du citoyen burundais lambda/NYARUCARI, les importants discours qu’il aurait pronounces,…
        3.Et a fait, quel est meme le nom de ce premier vice-president? Je ne crois pas que je suis le seul a ne pas savoir son nom.

      • Verite Guess

        @Baoba,
        Votre voisin du nord est plus intellectuel que ce que vous croyez!!! A ton Avis, il faisait du tourisme aux Etats Unis? C’est vrai qu’il n’ a pas de licence en education phyisique, mais la Gestion Publique, la formation militaire dans des grandes ecoles mondialement reconnues peuvent aussi permettre a quelqu’un de bien gouverner son pays et atteindre un developement rapide . N’est-ce-pas? Mais pourquoi toujours ce besoin de comparaison que j’observe chez certains adeptes de Nkurunziza? La reponse est simple, complexe d’ingeriorite et jalousie.

        • Baobab

          @Verite Guess
          « Votre voisin du nord est plus intellectuel que ce que vous croyez!!! A ton Avis, il faisait du tourisme aux Etats Unis?  »
          Je ne suis pas persuadé qu’un diplômé en éducation physique soit moins armé qu’un diplômé en sciences militaires pour diriger un pays, à moins que ce soit un Etat policier! Il faut encore d’autres qualités en plus de ces formations pour bien diriger et satisfaire tout un peuple.
          Quant à la comparaison que vous évoquez, elle est (peut-être) dans votre subconscient! Car celui qui n’a pas ce fameux voisin comme idole, n’est pas nécessairement un adepte de Nkurunziza! Le sujet est loin d’être binaire et est plus complexe!

    • Urakwiye gusaba imana ikadufasha gukizwa kugira twikuremwo agatima kamacakubiri.ivyo turimwo vyose biva kurayo macakubiri twirirwamwo atacamaze.dusabe imana itubabarire.

    • Kibwa none ikosa ni ryande? Kuki mwamuhaye gutwara Porona kandi muzi ko atari Umurundi muzoza mukora amakosa hanyuma muyashire ku bandi. Ikindi naco ah’ibintu bigeze Uburundi bukuneye abashingantahe bukuri j’insiste bukuri baba baraminuje canke
      bataminuje.

  11. Nzobaza

    Hum!!!
    Vous faites une analyse intéressante mais vous oubliez que votre conclusion n’est valable que dans un pays normal.
    Or il n`y a plus de normes dans notre Burundi. Seul la loi du plus fort ,autrement dit la loi de la jungle compte.

    • Tout à fait. Quand on bricole une fois un des elements clés de la constitution (nombre de mandats), le reste ce sont des peanuts comme disent les anglais…

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