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Vérité, Reconciliation, Justice

Gitega, mai 1972, ville martyre

29-04-2013
Balthazar Barakikiza : « Je me suis dirigé chez le gouverneur innocence » ©Iwacu

Balthazar Barakikiza : « Je me suis dirigé chez le gouverneur innocence » ©Iwacu

La deuxième ville du pays a été durement touchée par la répression. Ignorant ce qui se passait, convaincus de prouver leur innocence, les Hutu de Gitega se laissaient arrêter, puis tuer.

Balthazar Barakikiza, 77 ans : « On ne les reverra plus »

En 1972, Balthazar Barakikiza est responsable de l’imprimerie à Mushasha (presque la seule à Gitega). Il est donc en contact avec les intellectuels civils et militaires. D’après lui, jusqu’en mars, rien ne présage des massacres sur Gitega : les gens vaquent paisiblement à leurs activités quotidiennes.
La situation change quand ils apprennent que le dernier monarque burundais, Ntare V, est en résidence surveillée près du palais royal.

La population de Gitega ne comprend pas. Un roi emprisonné ! Elle s’interroge, personne pour répondre. D’après Barakikiza, la radio nationale, la Voix de la Révolution, annonce, le 30 avril que le Burundi a été attaqué par des rebelles soutenus par Ntare V. « Après c’est l’hécatombe », se rappelle ce septuagénaire : des milliers d’intellectuels et d’hommes d’affaires Hutu se laissent conduire aux abattoirs (prisons) où ils sont tués à coups de massues et de bâton. Des barrières sont érigées par les militants JRR.

Selon Balthazar Barakikiza, ces Hutu ne s’accusaient de rien : « Ils croyaient aller devant les autorités pour être interrogés seulement, et prouver leur innocence. On ne les reverra plus. »

Son oncle qui a vu ses fils arrêtés par les militaires lui demandera jusqu’à sa mort: « Nta gakuru ka ba bahungu banje ? – Tu n’as pas de nouvelles de mes fils ? » (Croyant qu’ils seraient en mission à Bujumbura.)
Anecdote : Un policier hutu – qui croyait aux discours officiels – se moque de ceux qui sont ligotés et conduits en prisons, en ces termes : « Ba bida bidahaga, ni bumve ! – Que ces malfaiteurs aux ventres insatiables payent le prix de leur trahison ! » Quelques jours après, il subira le même sort.

« Toutes catégories confondues »

Barakikiza se rappelle de quelques civils tués : Daniel Zubatse, Abel Binyoni (directeurs des écoles primaires), Eraste Bigari (directeur de l’école médicale), plusieurs enseignants, les commerçants. Les prêtres n’ont pas été épargnés. Entre autres abbé Michel Kayoya, Thomas Samandari (alors inspecteur diocésain), Théophile Karenzo.
Des religieux, des frères et des sœurs seront aussi touchés. Toutefois, il reconnaît le rôle joué par certains religieux tutsi pour protéger les Hutu. Barakikiza parle d’un certain abbé Gahebe qui est intervenu auprès du gouverneur, Septime Bizimana alias Mulele, pour libérer Firmat, (beau-père de feu Président Ntaryamira) alors directeur à Makebuko.

Aussi Mgr Roger Mpungu qui a sauvé plusieurs intellectuels Hutu dont un certain Zacharie, un enseignant. D’après M. Balthazar, un climat de suspicion et de méfiance sans précédent a suivi ces événements. Il a été lui-même dénoncé de faire la politique. « Je me suis dirigé chez le gouverneur Mulele pour prouver mon innocence, puisqu’on se connaissait », témoigne-t-il.

Balthazar se souvient de ses cousins tués : Mathias Nyanduza, le premier à acheter une Peugeot à Gitega. Les bourreaux ont par après confisqué la voiture. Il ne reverra plus ses meilleurs amis : l’image de Njenjegeri, Gatien Barandagiye restent gravée dans sa mémoire.

Un élève rescapé : « Tous ceux qui sont retournés à l’internat ont été tués »

M.D. avait 20 ans. Il est en seconde à l’Athénée de Gitega. D’après lui, les élèves sont dans la liesse d’une compétition nationale d’athlétisme des écoles secondaires au Collège Notre Dame de Gitega (CND), depuis le 22 avril. Rien d’anormal ne s’observe jusque samedi 29. « La nuit du samedi, nous avons entendu trois coups de feu. Mais, on n’y a pas attaché trop d’importance », déclare M.D. Dimanche, c’est la remise des prix aux meilleurs lauréats. Les élèves se présentent sur les terrains du CND. Vers 10 heures survient Rwabisazi, commandant en second à Gitega, mitrailleuse attachée sur sa jeep. « Il nous intime l’ordre de vider les lieux et retourner dans nos écoles respectives », se rappelle-t-il. Selon, M.D. tous les élèves hutu qui sont retournés à l’internat ont tous été tués. Il échappe à la mort puisqu’il n’a pas obtempéré aux ordres de Rwabisazi : « J’ai eu l’intuition de me rendre chez nous, à Songa. »

Dès lundi, se rappelle-t-il, les professeurs sont arrêtés au marché comme dans les écoles. Les grands commerçants aussi : il se souvient de Jérémie Misigaro, Augustin, Pie. Les étrangers n’ont pas été épargnés : Himir Hassan, un Tanzanien (le 1er à amener un bus à Gitega) a été confondu à un Hutu et a été tué. D’après M.D, les listes étaient préétablies. Pas de règle sans exception : les élèves hutu de l’école des techniciens agricoles, ITAB, ont manifesté une certaine résistance : « Ils ont foncé sur les militaires qui avaient des listes, les ont renversés par terre et ont pu s’échapper. » Il se rappelle aussi que le gouverneur civile Septime Bizimana et le commandant Jérôme Sinduhije (gouverneur militaire) ont interdit les messes du matin pendant cette période.

Selon M.D., les militants hutu JRR qui s’activaient à dénoncer, ligoter, tuer leurs frères, subiront le même sort. Une simple logique des militaires (tutsi) d’alors : « {Mwamaze bene wanyu, ni twe muzoreka} ?- Vous aurez pitié de nous, vous qui avez liquidé vos frères ? »

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