Culture

« Démocratiser » le livre

16/12/2016 Roland Rugero 0

En manque de livre

rrC’était absurde. Fin août 2016 : l’actualité vibrait de l’apparition de cette météore littéraire qu’est « Petit Pays » de Gaël Faye qu’à Bujumbura, théâtre même des scènes du roman, l’on se demandait, défait, « comment l’avoir ? ».

Située non-loin de la place de l’Indépendance, la sympathique librairie « Lire Africa » ouverte début 2014 au cœur de Bujumbura avait fermé ses portes au plus fort des manifestations de 2015. C’était là que, désormais, les âmes en manque de bonnes feuilles à dévorer se jetaient pour commander tel ou tel titre, auteur. Fermée donc.

L’Institut Français du Burundi s’apprêtait à passer la commande pour les acquisitions de la rentrée, et la Librairie Saint-Paul attendait d’abord d’en savoir plus sur les appétences du public burundais pour l’ouvrage avant de l’acquérir (le lecteur l’aurait au final presqu’au double du prix initial).

Burlesque: impossible d’avoir au Burundi un ouvrage grand-public… qui parle du Burundi. Il ne restait plus qu’à se tourner vers les hasards de la bonté humaine, en demandant sur Facebook s’il n’y avait personne pour le ramener d’Europe, moyennant remboursement à l’arrivé. Il faudra attendre deux semaines pour qu’une amie facebookienne arrive à Bujumbura de Bruxelles avec les précieuses pages.

Cette malheureuse expérience personnelle, loin d’être isolée, exprime toute l’urgence de la question du livre au Burundi. Entre un livre taxé comme tout autre bien (pour peu qu’il soit à vendre), alors que le pays est à la promotion de l’éducation de masse (ce qui exige un flux conséquent d’ouvrages de lecture), l’absence d’une culture de lecture-loisir (parce que n’étant pas exposé au livre) et la fulgurante poussée des réseaux sociaux qui atrophient chez les jeunes l’amour de la lecture, le livre va mal au Burundi.

Si l’on devait résumer nos pages littéraires de novembre, ce serait justement avec ces deux rencontres : d’un côté l’Institut Français qui se désole de ces jeunes talents burundais voulant écrire des pièces de théâtre… sans lire, et de l’autre, le journaliste–écrivain Antoine Kaburahe qui appelle à plus d’engagement politique pour le livre afin que les initiatives privées complètent l’action gouvernementale.

Car il faut lire, coûte que coûte. C’est le destin du monde actuel.


Témoignage/ « Démocratiser » le livre

Par Antoine Kaburahe, Journalist-Ecrivain

antoine kaburaheJe me souviens, il y a deux ans, nous débarquons au fin fond de la province de Gitega. L’école primaire de Nyakibingo est logée dans une profonde vallée, l’accès n’est pas aisé. La piste caillouteuse serpente sur une terre gorgée d’eau. Il a plu la veille.

Nous avons rendez-vous avec le directeur de l’ école primaire. Nous apportons des livres d’occasion collectés en Belgique grâce à l’association Bertrix Initiatives. Nous avons des milliers de livres avec nous: des livres pédagogiques, des romans, des BD, des dictionnaires,etc. Au moins 4000 livres dans les cartons.

L’école avait mobilisé tous les instituteurs, écoliers et parents pour exprimer sa joie de « recevoir des livres ». Je ne parlerai pas du folklore d’usage, les discours et autres danses, tout cela est un peu « classique », mais ce jour je me suis rendu compte combien, dans certains coins du Burundi, le livre reste un objet lointain, luxueux, cher, inaccessible.

J’ai été frappé de voir des gamins haleter à la vue des livres, les humer, s’émerveiller. Leurs yeux pétillaient de bonheur et de curiosité. Les écoliers palpaient, feuilletaient les livres comme s’ils voulaient les lire d’une traite. Un instituteur m’a glissé à l’oreille : « C’est la première fois que certains touchent une BD ». Et de fait, les écoliers se passaient les livres comme pour se familiariser avec eux, établir un premier contact.

Jean De Dieu Hatungimana, le président de l’Association des Parents de Nyakibingo qu’il a initiée, lui était carrément aux anges. Natif du coin, aujourd’hui architecte après de longues études en France, il n’a pas oublié d’où il est venu. Et il sait l’importance du livre dans l’acquisition du savoir. « Quand j’étais gamin, pour lire un livre il fallait traverser monts et vallées, sous le soleil ou la pluie et aller au centre urbain de Gitega, à une dizaine de kilomètres d’ici », se souvient-il.

Le livre, dans certains coins du Burundi, se limite aux (rares) manuels scolaires, que l’on traite avec soin. « Un écolier peut terminer l’école primaire sans n’avoir jamais lu la moindre BD ou roman de jeunesse », m’a encore confié l’instituteur.

Les élevés dans la bibliothèque de nyakibingo
Les élevés dans la bibliothèque de nyakibingo

A l’école secondaire, ce n’est pas mieux non plus. Des lycées ne disposent d’aucune bibliothèque. La culture de la lecture devient ainsi absente.

A l’université, des étudiants avouent lire par obligation pour « rédiger leur travail de fin d’études ».
J’ai été invité à donner un cours à des étudiants finalistes dans une université dont je veux taire le nom. Par curiosité, j’ai demandé aux étudiants- à la fin de leur cursus universitaire- ce qu’ils aiment lire, leurs écrivains préférés. Un petit détail: les étudiants en question étaient des futurs journalistes. Avec stupéfaction, j’ai découvert que ces universitaires ne lisent pas. Ni essais, ni romans, aucune BD, rien !

Mais faut-il leur en vouloir ? Le livre a toujours été peu présent dans leur paysage scolaire et familial. Ce qu’il faudrait c’est de « démocratiser » le livre, afin qu’il cesse d’être ce « graal ».

Une politique devrait être initiée pour créer des petites bibliothèques dans les communes du Burundi. Il faut soutenir des actions citoyennes dans ce sens.

Je sais que les Burundais de la diaspora sont prêts pour aider, mais restent effrayés par toutes les démarches administratives pour rentrer même des livres d’occasion. C’est un vrai parcours de combattant. J’en sais quelque chose! Ce n’est pas au lycée ou à l’université que nos enfants vont découvrir le livre. C’est dès l’école primaire qu’il faut familiariser le livre avec les enfants.

La vraie ouverture sur le monde commence par là. Comme disait un chanteur à coup de livres, il faut « franchir tous ces murs ». C’est tout ce que l’on peut souhaiter à nos gamins. Donnons-leur, l’occasion de lire. Simplement.


« C’est par la rencontre avec l’autre que naît la créativité »

 

Historienne de l’art et en charge de l’Institut Français du Burundi depuis un an, la Directrice-déléguée de l’IFB Stéphanie Soleansky expose les défis de la scène artistique locale dans le contexte burundais.

 

Stéphanie Soleansky
Stéphanie Soleansky

De façon générale, quel bilan tirez-vous des activités de l’Institut Français du Burundi ?

Un certain nombre d’artistes confirmés sont partis, ce qui est dommage parce qu’ils représentaient des références pour les plus jeunes. Ce vide peut aussi être vécu comme une opportunité pour l’IFB de repérer de nouveaux talents, jusque-là peut-être cachés par les réalisations de leurs aînés. La scène théâtrale continue de fleurir à Bujumbura, de la Troupe Lampyre à la Compagnie Umushwarara, aux Enfoirés de Sanoladante, mais aussi des auteurs talentueux comme Marshall Mpinga-Rugano, dont le texte « Kivu » est sélectionné pour le Prix RFI théâtre 2016… Il y a aussi un fort intérêt pour la musique, ainsi qu’un certain nombre d’artistes très investis dans le slam, les danses urbaines ou la réalisation des documentaires. Tous ces jeunes se sont formés par eux-mêmes, et il leur manque parfois des bases solides pour accéder à un niveau de professionnalisation qui leur permettrait de voir leurs productions programmées dans des festivals à l’étranger. Et si cela arrive, cela reste minoritaire comparé à d’autres productions francophones, je pense notamment à l’Afrique de l’Ouest. Les artistes burundais se retrouvent en cela bien moins favorisés que d’autres artistes de la sphère francophone. Et pourtant les talents ne manquent pas.

Vous avez vécu le festival « Buja sans tabou », dont l’une des pièces est à l’affiche de la programmation de la rentrée artistique de l’IFB. Comment décrivez-vous la scène théâtrale burundaise ?

Il y a plusieurs compagnies de théâtre qui ont vu le jour ces dernières années, parallèlement au fort intérêt que suscite le théâtre, notamment en milieu scolaire et universitaire. Lorsqu’ on a accueilli « Buja sans tabou » fin février cette année, la bonne programmation du festival concoctée par la Troupe Lampyre a reçu un accueil très favorable du public : autour de 1.500 spectateurs en 3 jours. Les pièces jouées venaient des compagnies locales, mais aussi du Cameroun, du Burkina Faso ou de la RDC. Ensuite, l’IFB a accueilli en juin dernier 3 comédiens du Congo-Brazzaville en tournée africaine, qui venaient nous présenter trois œuvres, une sur Sony Labou Tansi et deux de Julien Mabiala Bissila, Prix RFI Théâtre 2014 (1) . Malgré la grande qualité de l’offre, j’ai été déçue de voir que la fréquentation était très basse, puisque nous avons eu moins de 40 spectateurs pour les deux jours. j’ai alors mené mon enquête pour comprendre les raisons de cet échec en termes de fréquentation ….

Quelles raisons avancées pour expliquer ce phénomène ?

On m’a dit que c’était principalement parce que les spectacles étaient payants. Pour autant, lorsqu’on programme des pièces des compagnies burundaises, on remplit quasiment la salle. Et puis, j’ai très peu vu les membres des jeunes compagnies, dont je parlais au début. J’en suis venu à la conclusion qu’il y avait un manque de curiosité à l’égard d’artistes étrangers, ce qui est vraiment dommage parce que les trois artistes de juin étaient en tournée dans 11 pays d’Afrique. Ils apportaient beaucoup d’expérience, un réseau solide de connaissances et de recommandations dans le milieu, et leur contact avec la scène burundaise aurait grandement profité aux artistes locaux. Et puis, inviter des spectacles de l’étranger, cela demande un budget important, de l’organisation derrière, en espérant que l’IFB joue pleinement son rôle de fenêtre du Burundi sur la création artistique française, francophone, et plus généralement sur le monde… Malgré tout, nous étions très heureux d’ouvrir la saison de la rentrée avec une pièce de la Troupe Lampyre, Kebab, dont la mise en scène est assez audacieuse.

Quelle suite avez-vous réservé au peu d’enthousiasme pour les artistes étrangers ?

L’IFB a décidé de mettre en place un dialogue avec les compagnies et les artistes en général pour les inviter à s’ouvrir sur les productions artistiques étrangères. Certains artistes ont la chance de voyager, et je sais que leur travail se nourrit de ces rencontres hors-Burundi, et cela s’en ressent clairement dans leur travail artistique. Pour ceux qui ne peuvent pas voyager, c’est extrêmement important de s’ouvrir sur les autres, à la fois par les ouvrages sur l’art ou des textes de théâtre, et c’est à l’IFB d’avoir toute cette documentation à la disposition des artistes. L’objectif est d’enrichir la culture théâtrale locale, avec la création d’une vraie émulation par la découverte des œuvres d’auteurs africains qui vivant parfois des situations proches de celles du Burundi, peuvent d’autant mieux inspirer nos jeunes auteurs.

Comment traitez-vous les demandes de présentation de pièce à l’IFB ?

En général, quand des artistes veulent se produire ici, nous demandons à lire la pièce qu’ils vont présenter. C’est dans leur intérêt, et dans le nôtre, que ce qui est mis en scène à l’IFB soit de qualité, tant du point de vue du texte que la mise en scène que du jeu d’acteur. J’invite certains auteurs à retravailler les textes qu’ils nous présentent, à les enrichir pour une plus grande originalité dans leur manière d’aborder un sujet. C’est la même chose qu’en ce qui concerne l’écriture des nouvelles, ou de poésie. Souvent, le constat est que la plupart des auteurs ne lisent pas ou pas suffisamment, en tout cas manque des références qui pourraient grandement enrichir leurs productions artistiques. L’IFB est présent pour les conseiller, pour les emmener plus haut et plus loin, notamment avec Culturethèque, notre bibliothèque numérique en ligne, ou notre médiathèque, sur le théâtre, la danse, le cinéma, etc. La faible présence sur place d’artistes expérimentés produit un manque de référence pour les plus jeunes.

Un dernier mot justement sur les usagers de la médiathèque ?

A l’IFB, on s’aperçoit que les scolaires (primaire et secondaire) sont les plus nombreux à venir, et nous sommes heureux de recevoir bientôt un nouveau fonds de près de 1.500 livres pour répondre à cet intérêt de la jeunesse pour la lecture. La tranche d’age de 18-30 ans viens à la médiathèque pour les ouvrages ou lectures en lien avec leurs études, mais aussi pour le Wifi. Ce qui est dommage, ce qu’ils perdent le goût de la lecture-loisir, et ne reviennent plus à la médiathèque après leurs études. Personnellement, j’aimerais leur faire retrouver le goût de la lecture.

A l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, cette baisse de l’intérêt pour la lecture-loisir n’est pas le propre du Burundi. Pensez-vous réussir ce défi ?

C’est vrai, et je suis très optimiste. L’IFB a rouvert ses portes le 1er septembre après un mois de rénovations, et nous avons eu le plaisir de voir que trois quarts des nouveautés ont déjà été empruntés. Ceux qui lisent des romans devraient profiter de l’IFB pour partager leurs coups-de-cœur, et nous allons lancer cet espace de partage. Enfin, j’ai proposé à un certain nombre d’artistes qui fréquentent l’IFB de s’engager dans une aventure commune de découverte des œuvres d’ailleurs, que cela soit dans le théâtre, la danse ou la musique, et j’ai immédiatement reçu de l’intérêt. C’est Margaret Mead qui disait en substance que c’est par la rencontre avec l’Autre que naît la créativité.
____________________
(1) http://www.jeuneafrique.com/mag/278925/culture/theatre-en-france-julien-mabiala-bissila-continue-de-porter-lhistoire-du-congo/

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