Culture

Au coin du feu avec Fréderic Bamvuginyumvira

04/08/2018 Christine Kamikazi Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Fréderic Bamvuginyumvira
Au coin du feu avec Fréderic Bamvuginyumvira

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu.
Cette semaine, au coin du feu, Fréderic Bamvuginyumvira. 

Votre plus beau souvenir ?

C’était le 11 juin 1992 quand j’obtenais mon diplôme de licence en langues et littérature françaises. C’était une journée exceptionnelle et ce bon jour retentit dans ma mémoire comme si c’était hier.

Triste souvenir ?

La mort de ma maman. C’était le 13 janvier 1987. J’étais au lycée de Mugera. Comme c’était un peu loin et que le déplacement était difficile, je n’ai pas eu l’occasion d’aller participer aux obsèques de ma mère. C’est vraiment une grande tristesse pour moi.

Votre grand malheur ? 

C’est que justement mon père était mort quand j’avais 3 ans en 1964 et ma mère qui est morte en 1987.

Quand elle est morte, je me suis retrouvé seul et je devais seul faire face à la vie. Cela est quand même un malheur qui est toujours là. Mais avec le temps, cela finit par disparaître parce que comme adulte, il faut affronter la vie.

Le plus haut fait de l’histoire du Burundi ?

Je crois qu’il faut aller tout droit à la réponse, à un moment donné les Burundais avaient pu organiser leur propre Etat et ont résisté aux envahisseurs.

Plus tard, ils ont recouvré leur indépendance même si cela ne tient pas à la réalité comme nous le souhaitons. Tout au moins, il y a des faits incontestables qui montrent que quand même le Blanc n’est pas là. Mais nous avons évidemment des Noirs qui se comportent exactement comme le Blanc d’hier.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Peut-être, c’est ce que j’ai vécu. C’est le 1er juin 1993 quand le parti Frodebu gagnait les élections. J’étais membre du Frodebu à ce moment-là. C’est la plus belle date que j’ai vécue. La date reste pour moi inoubliable.

La plus terrible ?

C’est évidemment l’assassinat du président Melchior Ndadaye. C’était dans la nuit du 20 au 21 octobre 1993. C’était au petit matin quand j’ai entendu des bombes larguées sur son palais et c’était la tristesse pour quiconque espérait voir le changement prôné par ce chef d’Etat.

Le métier que vous aurez aimé faire ?

Tout dépendra de l’évolution de ma personne. Jusqu’à un moment donné, j’avais souhaité devenir prêtre parce que j’avais grandi dans un environnement qui me façonnait dans ce sens.

Mais quand j’ai vu comment la société était organisée, les injustices, les brimades, l’arbitraire, la mauvaise organisation de l’Etat, les divisions au sein de la population burundaise, je me suis dit qu’il fallait que je m’engage dans la vie politique pour tenter de changer la situation.

Votre passe-temps préféré ?

Des fois, je passe le temps à lire, à rendre visite aux amis pour que l’on puisse échanger sur différentes situations et aussi trouver des moments de rire pour rendre la vie moins dure, c’est pour se détendre. Je crois que c’est très important. J’aime aussi la marche comme sport.

Quel est votre lieu préféré au Burundi ?

C’est à la maison. Quand j’étais à Bujumbura, c’était à l’intérieur du pays parce que là je retrouvais mes racines. Il y avait des familles auxquelles j’allais rendre visite pour passer de bons moments.

C’était un environnement pur où il n’y avait pas de pollution, où pratiquement les personnes étaient saines. Elles vous parlaient en toute sincérité, il n’y avait pas de calculs, ce lieu m’attirait beaucoup.

Le pays où vous aimeriez vivre ? Pourquoi ?

C’est bel et bien le Burundi. J’ai visité plusieurs pays. J’ai été aux quatre coins du monde. Ce qui fait que je peux comparer différentes formes de vie selon les pays. Je trouve qu’il n’y a pas meilleur pays que le Burundi.

Ce n’est pas parce que le Burundi est mon pays, c’est plutôt quand je compare les jus et fruits d’ailleurs à ceux de Bujumbura, les prix, le climat, la nature, la verdure, l’eau, les rivières, les lacs, les montagnes, puis aussi les transports facilités par les routes macadamisées, puis la chaleur humaine.

Je crois qu’il n’y a pas à comparer le Burundi à d’autres pays. Franchement, Quand je rencontre des Blancs, je leur dis que s’ils ont lu dans la Bible, ce qu’on appelle l’Eden, je l’ai trouvé au Burundi. C’est le pays où j’aimerais pratiquement vivre, s’il y avait la paix.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

C’est le voyage qui me sortirait de l’exil. C’est bientôt 3 ans que je suis à l’extérieur avec le poids de ce que nous vivons, cela fait quand même souffrir.

Donc, ce jour-là me ferait très plaisir de prendre l’avion de là où je suis vers le Burundi et rencontrer mes amis et tout ce que j’ai laissé derrière. C’est ce voyage dont je rêve.

Votre rêve de bonheur ?

C’est pratiquement retrouver la chaleur humaine que j’ai laissée à Bujumbura. C’est retrouver ce climat d’entente, c’est de vivre dans un village où je vois les Hutu et les Tutsi vivre ensemble comme des frères confrontés aux mêmes réalités, un village qui serait pratiquement le poumon du développement où chacun pourrait être occupé à faire ce qui l’entend faire pour qu’il puisse aborder à sa manière sa propre vie.
Cette vie en village ferait mon bonheur où j’aiderai les villageois à vivre aisément, leur apporter des choses pour qu’ils puissent améliorer le quotidien.

Votre plat préféré ?

Je n’ai pas de plat préféré, non vraiment. Pour moi, manger n’est pas un de mes grands soucis. Mais quand je retrouve ici où je suis en exil des plats africains comme la patate douce, des bananes importés d’Ouganda, des grains de maïs. Ce genre de repas ici en Europe me fait très plaisir parce que ce sont des repas qui me rappellent mon pays.

Votre chanson préférée ?

Non plus, je n’ai pas de chanson préférée. Ici je me suis engagé dans une chorale à la paroisse Sainte Marie. Là, il n’y a pas de musique préférée, nous chantons des chants religieux, rien que cela.

Quelle radio écoutez-vous ?

Il n’y a pas de radio que j’écoute le plus souvent. Tous les soirs nous avons la radio Humura, Inzamba, Amakuru y’Iwacu, RFI, CNN, TV5, France24 mais il n’y a pas de préférence par rapport à d’autres. Seulement ce qui m’attire le plus, c’est là où je peux trouver beaucoup d’informations objectives.

Avez-vous une devise ?

J’ai lu Confucius. Ce philosophe chinois du 5ème siècle avant Jésus-Christ m’a laissé une devise que j’ai trouvée intéressante. Elle est libellée comme suit : «Vis comme tu voudras avoir vécu en mourant ». Loin des religions, loin d’autres considérations, c’est une devise très importante parce que la vie a deux limites : le début et la fin.

Mais quelques temps après le début, on est dépendant, mais plus tard quand on a 6 ans, 7 ans on a une conscience mais à partir du moment où on est âgé, on est confronté à la réalité de la vie humaine. C’est là où il faut appliquer cette devise parce qu’en quittant ce monde, on sera confronté à une autre situation qu’on ne contrôle pas non plus. Au lieu de se complaire dans les regrets, il faut penser à rectifier le tir quand il y a possibilité de le faire.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ? 

Ce jour-là, quand nous avons terminé le comptage des voix et que Ndadaye a gagné là où j’étais à Bugabira, il y avait des vieux de l’Uprona qui étaient très angoissés et qui, en un moment donné, commençaient à dormir.

Ils ont vu qu’ils avaient complètement perdu les élections. Et dans l’entre-temps, je suis rentré à la maison. Un sentiment d’angoisse m’a traversé. Les gens avec qui j’étais toute la nuit, m’ont demandé pourquoi. Je leur ai dit : « Nous venons de gagner les élections, je suis en train de voir ce qui peut être la suite.»

Il y avait un je ne sais quoi difficile à expliquer parce que le peuple burundais tel que je le connaissais, les dirigeants de ce pays tels que je les connaissais, je venais de Bujumbura, j’étais de l’université, j’avais eu l’occasion de côtoyer des étudiants universitaires peut être qui avaient des parents proches du pouvoir.

J’ai étudié dans des écoles secondaires où la cohabitation avec des élèves Tutsi n’était pas aisée. Ce n’était pas leur faute mais plutôt une expression de ce qu’ils vivaient dans les familles où dans les groupes de débat.

Pendant des décennies, cette minorité vivait dans l’aisance pendant que la majorité n’était pas associée. Je me suis posé la question de savoir si cette majorité qui n’était pas habituée, qui n’avait pas d’armée, qui n’avait pas de politique extérieure, qui n’avait pas de relations extérieures, qui n’avait pas de finances, si cette nouvelle classe politique allait être capable de faire face à tout cela.

Voilà des idées qui me traversaient et qui m’angoissaient. Et trois mois plus tard l’histoire me donna raison. Donc le 1er juin, c’était une journée exceptionnelle. Mais au même moment j’avais un pressentiment, une sorte de mauvais présage.

Il y avait cette intolérance qui était sentie quelque part, on avait fait la campagne et on voyait les confrontations verbales entre les Hutu et les Tutsi, entre le Frodebu et l’Uprona. C’était quand même très sensible à tel point qu’on devait se poser la question de savoir ce qui va se passer.

Votre définition de l’indépendance ? 

Dans la vie d’un citoyen, c’est peut être avoir le minimum vital. Dans la vie d’un peuple, c’est être autonome en terme de décision politique, en terme de se choisir des dirigeants, c’est avoir les moyens pour se développer. C’est pratiquement une conscience qu’on appartient à une communauté que l’on doit gérer convenablement comme un bien publique qui appartient à tous.

Votre définition de la démocratie ?

C’est l’exercice des libertés. C’est la dignité d’abord, être considéré comme un être respecté à part entière comme un citoyen du monde. C’est une gestion de la société qui est basée sur des principes qui sont contenus dans notre Constitution où un citoyen vit dans une société autrement organisée. C’est-à-dire que c’est le citoyen lui-même qui est responsable de sa société. Mais qui concède sa souveraineté qu’on confie à une autorité élue pour qu’il puisse s’occuper de la sécurité et du bien-être de tout le monde.

Cette démocratie permet l’existence des 3 pouvoirs qui sont séparés. C’est aussi cette chance que l’on donne au citoyen de se choisir des dirigeants comme il l’entend et aussi surtout la capacité de les démettre quand ils ne le méritent plus.

Votre définition de la justice ?

Il y a plusieurs sortes de justice. La justice sociale parle du principe de l’équité. Les citoyens doivent être égaux et il ne faut pas qu’il y ait des plus égaux que les autres comme le disait Orwell dans son roman, La  ferme des animaux.

Ce qu’il faut accepter ici, c’est cette façon de faire intervenir des structures qui ont la mission d’écouter les autres, de régler les conflits, d’amener les gens à s’entendre, à cohabiter dans la société et prévoir peut-être quelques sanctions sociales pour que l’autre puisse comprendre qu’il a mal agi et qu’il doit s’amender.

La justice, c’est lorsque il y a des structures libres, indépendantes, capables justement de dire le droit.

Si vous étiez ministre de l’Economie, quelles seraient vos deux premières mesures ? 

La première mesure serait d’identifier toutes les ressources naturelles qui puissent générer des revenus et mettre les Burundais au travail pour créer des richesses. L’autre mesure, c’est ouvrir les frontières pour garantir les importations et aussi les exportations, une mesure urgente à prendre absolument.

Si vous étiez ministre de l’Environnement, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Il faut absolument réserver la plaine de l’Imbo à l’exploitation agricole. Elle devrait être le grenier de tout un peuple mais aussi de la région. Deuxième mesure, c’est de protéger le lac Tanganyika et réhabiliter les autres sites touristiques.

Je crois qu’avec cela, il y a moyen de faire un grand jeu de devises pour le pays et comme cela le pays pourrait résister aux problèmes internes ou externes qui se posent sur le plan financier.

Croyez-vous à la bonté naturelle de l’homme ? 

Comme disait Jean Jacques Rousseau : «L’homme naît naturellement bon et c’est la société qui le corrompt ». Dans l’homme, il y a une bonté naturelle mais l’homme est confronté à beaucoup de problèmes, il évolue dans une société.

Et c’est en fonction d’abord de la tendance intérieure au départ qui peut évoluer, qui peut être étouffé au profit d’autres par la vie, par l’environnement dans lequel évolue l’homme.

Pensez-vous à la mort ?

Rarement, à quoi bon y penser ? Quand vous avez de petits enfants, c’est vrai qu’on se pose la question de ce qui va se passer. Quand vous avez des enfants en bas âge, il y a des soucis à se faire.

Mais d’un autre point de vue la mort ne devrait pas être une préoccupation parce qu’un jour on mourra quoi qu’il arrive. C’est une évidence. Cela procède du principe philosophique qui dit que toute chose qui connaît un début connaîtra forcement une fin. Je fais partie des mortels donc je mourrai un jour. Mais, il ne faut pas que cela me préoccupe outre mesure, je peux mourir aujourd’hui, je peux mourir demain, peu importe. Je ne peux rien corriger, je ne peux rien changer. C’est ainsi fait, c’est une loi naturelle.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Je ne sais pas. Est-ce que Dieu pose des questions ? Personne ne peut savoir. De toute façon, j’irai avec un bagage des réalisations positives et négatives. Il lui appartient de juger. C’est lui le juge. Sinon, ce n’est pas une grande préoccupation pour moi. De toute façon, ce sont des questions qui ne devraient pas remplir ma conscience parce que je n’ai pas de réponse.

On fait ce qu’on doit faire et l’essentiel est qu’on puisse ne pas menacer l’autre. Il faut rester en harmonie avec les autres, il faut faire du bien tant qu’on n’est capable de le faire. Ce sont des suppositions, ce sont des questions qui ne tiennent pas compte des réalités vécues par les hommes, parce qu’on ne sait pas ce qui se passe dans l’au-delà.

Bio express

Fréderic Bamvuginyumvira est né à Nyagatovu en commune Gashoho, dans la province de Muyinga. Il est licencié en Langue et Littérature Françaises à l’Université du Burundi. Il a aussi un diplôme de Master en Science de Gouvernance obtenu à l’International Leadership University (ILU-Burundi). Il a également un certificat universitaire en Développement et en Coopération Internationale reçu à l’Université de Liège. Fréderic Bamvuginyumvira a commencé sa carrière politique en 1992. Il a été député pendant 5 ans (1993-1998). Il devient vice-président de la République de 1998 à 2001. De 2002 à 2005, il a dirigé la CNRS (Commission nationale de réhabilitation des sinistrés). En 2015, Fréderic Bamvuginyumvira s’est engagé dans les activités du développement à travers l’association Aprocobu (Association pour la promotion des coopératives de production, de vente et d’approvisionnement au Burundi). C’est dans ce cadre que le village modèle de Kiremba à Muyinga lui a valu un prix intitulé Dubaï International Awarad for Best Practices décerné par UN-HABITAT en 2009. Suite à la crise politico-sécuritaire qui a secoué le Burundi depuis 2015, Fréderic Bamvuginyumvira vit actuellement en exil.

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